Vendredi matin, 9 heures.
On se plaint beaucoup de l’obscurité le matin. Mais c’est parfois la meilleure heure de ma journée : quand le jour commençant s’encadre, grisâtre et silencieux, dans mes fenêtres blêmes. Seule tache de lumière vive dans toute cette grisaille, ma petite lampe dont l’abat-jour étincelant illumine le grand plateau noir de mon bureau. En tout cas, la semaine dernière, c’était bien ma meilleure heure. J’étais plongée dans l’ Idiot, j’inscrivais avec beaucoup de sérieux la traduction de quelques lignes dans un cahier, prenais quelques notes de lecture rapides, et tout à coup dix heures sonnaient. Je me disais : oui, c’est ainsi qu’il faut travailler, avec cette concentration, voila la solution. Ce matin, paix profonde en moi. Comme après une tempête. Le calme revient toujours. Après des jours de vie intérieure intense, de recherche de la clarté, d’accouchement douloureux de phrases et de pensées qui refusent de venir au monde, d’énormes exigences vis-à-vis de moi-même et de priorité absolue à la recherche d’une forme personnelle, etc. Soudain tout cela s’écarte de moi, une fatigue bienfaisante descend sur mon esprit, la mêlée a pris fin pour faire place à une sorte de douceur, même vis-à-vis de moi-même ; un voile m’enveloppe et les échos de la vie me parviennent étouffés, plus aimables aussi. Et je me sens imbriquée dans la vie. Ce n’est plus moi en particulier qui veux ou dois faire telle ou telle chose : la vie est grande, bonne, passionnante, éternelle, et à s’accorder tant d’importance à soi-même, à s’agiter et à se débattre, on passe à côté de ce grand, de ce puissant et éternel courant qu’est la vie. Ce sont de ces moments – et ils m’emplissent de gratitude – où toutes les aspirations personnelles tombent, où ma soif de savoir et de connaissance s’apaise et où, d’un large coup d’aile, un petit peu d’éternité vient me survoler. Je sais parfaitement, bien sûr, que ces dispositions ne durent pas. Elles auront peut-être disparu dans une demi-heure, mais j’y aurai tout de même puisé des forces. Cette douceur, cette dilatation de l’être sont-elles dues aux six cachets d’aspirine que j’ai pris hier soir pour combattre une forte migraine, au jeu de Mischa ou au corps chaud de Han où je me suis littéralement ensevelie cette nuit ? Qui pourra le dire, et qu’importe ? Ces cinq minutes m’appartiennent encore. Dans mon dos la pendule fait tic-tac. Les bruits de la rue m’atteignent comme un lointain ressac. Une lampe ronde à lumière blanche, chez les voisins d’en face, perce le jour livide de ce matin pluvieux. Ici, devant le grand plateau noir de mon bureau, je me sens comme une île, à l’écart du monde. La jeune Marocaine aux cheveux noirs fixe le matin grisâtre d’un regard sombre, grave, animal et serein à la fois(*). Qu’importe si j’étudie une page de plus ou de moins ? L’essentiel est d’être à l’écoute de son rythme propre et d’essayer de vivre en le respectant. D’être à l’écoute de ce qui monte de soi. Nos actes ne sont souvent qu’imitation, devoir supposé ou représentation erronée de ce que doit être un être humain. Or la seule vraie certitude touchant notre vie et nos actes ne peut venir que des sources qui jaillissent au fond de nous-mêmes. Je le dis en cet instant avec beaucoup d’humilité et de gratitude et je le pense profondément (même si je sais que tout à l’heure je serais redevenue rebelle et écorchée vive) : « Mon dieu, je te remercie de m’avoir faites comme je suis. Je te remercie de me donner parfois cette sensation de dilatation, qui n’est rien d’autre que le sentiment d’être pleine de toi. Je te promets que toute ma vie ne sera qu’une aspiration à réaliser cette belle harmonie, et à obtenir cette humilité et cet amour vrai dont je sens en moi la possibilité à mes meilleurs moments. » Et maintenant, desservir le petit déjeuner, finir de préparer la leçon de Levi, et un peu de make-up sur le museau.
Etty Hillesum, Une vie bouleversée
(*) : Il s’agit d’une statuette ou d’un portrait qu’Etty avait sur son bureau ; elle y fait plusieurs allusions dans son journal.