« Le monde que tu vois là, déclara-t-il en tendant le bras vers l’horizon, est une école, Dan. Seule la vie peut enseigner. Elle offre de nombreuses expériences, et si les expériences apportaient par elles-mêmes la sagesse et la plénitude, toutes les personnes âgées seraient des maîtres illuminés et heureux. Mais les leçons des expériences sont cachées. Je peux t’aider à apprendre, à travers les expériences, à voir le monde clairement. En ce moment tu as terriblement besoin de clarté. Ton intuition le sait, mais ton mental se rebelle contre cette vérité ; tu as fait beaucoup d’expériences, mais tu as peu appris. » Au moment où nous allions regagner le bureau, une brillante Toyota rouge arriva. Tout en ouvrant le réservoir, Socrate continua à parler. « Comme la plupart des gens, tu as été formé à chercher l’information en dehors de toi-même ; dans les livres, les magazines, auprès des experts. » Il introduisit le tuyau de la pompe dans le réservoir. « Tu t’ouvres comme cette voiture et tu laisses entrer les faits. Parfois l’information est du super, parfois de l’ordinaire. Tu achètes la connaissance au cours du marché, exactement comme l’essence. »
« Ah, merci de me le rappeler ! Je dois payer le prochain trimestre dans deux jours ! »
Socrate se contenta de hocher la tête et continua à remplir le réservoir. Lorsqu’il fut plein, il continua encore. L’essence se mit à déborder et à couler sur le sol.
« Socrate ! Le réservoir est plein… regarde ce que tu fais ! »
Ignorant mon appel, il laissait toujours l’essence couler et dit : « Dan, tu débordes d’idées préconçues, comme ce réservoir ; tu regorges de connaissances inutiles. Tu détiens nombres de faits et d’opinions, mais tu ne sais presque rien de toi-même. Avant de pouvoir apprendre, il te faudra commencer par vider ton réservoir. » Il me sourit, me fit un clin d’œil, puis ajouta en arrêtant la pompe : « Tu veux bien nettoyer cette saleté ? »
J’eus l’impression qu’il ne me parlait pas seulement de l’essence renversée. Je m’empressai de laver le sol. Soc prit l’argent du conducteur, lui rendit la monnaie avec le sourire et rentra dans son bureau. Il me raconta alors une histoire.
Un jour un professeur d’université se rendit dans les hautes montagnes du Japon pour parler à un moine zen renommé. Lorsqu’il le trouva, il se présenta, énonça ses diplômes et demanda à être instruit sur le zen.
« Voulez-vous un peu de thé ? » demanda le moine.
« Oui, volontiers » répondit le professeur. »
Le vieux moine commença à remplir la tasse, puis continua de verser. Le thé déborda sur la table, puis coula par terre.
« Arrêtez ! cria le professeur. Ne voyez-vous pas que la tasse est déjà pleine ? Elle ne peut rien contenir de plus ! »
Le moine répliqua : « Comme cette tasse, vous êtes déjà plein de connaissances et d’idées préconçues. Pour pouvoir apprendre, commencer par vider votre tasse. »
Socrate me regarda un instant, puis demanda : « Veux-tu un peu de thé ? »
Je ris. « Oserai-je ? »
Dan MIllman, Le guerrier pacifique
illustration : Dali